Un psy pour soigner les villes névrosées

Laurent Petit, psychanalyste urbain et cofondateur de l'ANPU Photo ©Margot Valeur

Coucher une ville sur le divan ? C’était le défi de Laurent Petit, et il a réussi en créant l’Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine. Un nouveau métier au répertoire. Est-ce vraiment sérieux ? Pourquoi pas ! Rencontre et analyse avec son inspirateur.

Margot VALEUR
AUTEUR : Margot Valeur

Son nom et son allure n’ont rien de commun. Laurent Petit est complètement unique en son genre. Il ne ressemble à personne. On pourrait dire pour le décrire qu’il a des airs familiers avec Jacques Tatie dans son approche de la ville, et d’Averell, le plus grand des Daltons, pour son côté grande perche. En service, il porte une blouse blanche de scientifique, peut-être pour donner plus de crédibilité à son personnage étonnant de psychanalyste urbain. Invité à la table de l’émission de Radio Tropisme, mercredi 25 février dans le Média Lab, Laurent Petit retrace l’histoire de la psychanalyse urbaine, ce nouveau procédé destiné à guérir les villes. Une nouvelle pratique intimement liée à la naissance du collectif d’architectes EXYZT.

Laurent Petit lors de l'émission sur la psychanalyse urbaine - radio Tropisme Photo © Margot Valeur
Laurent Petit lors de l’émission sur la psychanalyse urbaine – radio Tropisme
Photo © Margot Valeur

Un métier né dans les étoiles du cirque

Tout est parti d’un délire circassien, il y a près de huit ans. Laurent Petit, après une brève carrière d’ingénieur, se tourne vers l’univers du spectacle. Il traîne quelques années sous les chapiteaux de l’école de Cirque de Lomme (Nord-Pas-de-Calais), où il jongle et se découvre une passion pour la clownerie. “Quand je me suis lancé dans la mise en scène de spectacles parascientifiques, détaille Laurent Petit, j’ai rencontré un jeune homme architecte. Il avait un point de vue critique très pointu sur les spectacles et il s’intéressait entre autres mille choses à la manipulation des images. C’est grâce à lui que j’ai fait naître une science poétique en gravitant autour du collectif EXYZT.”
Fasciné par le charisme et l’énergie du groupe, Laurent Petit s’embarque dans une aventure anarchique mais passionnante. Ses interventions psychanalytiques se produisent au gré des projets d’installations du collectif. “La première collaboration a commencé en fait sur le projet RAB, leur projet de diplôme d’architectes, se souvient Laurent Petit, amusé. Ils étaient jeunes et ils avaient décidé de passer leur diplôme tous ensemble sur leur installation, un échafaudage installé à la Vilette.” Les premiers membres du collectif convoquent alors le jury. Laurent Petit, pas encore investi dans son personnage abouti de psychanalyste, joue le rôle de procureur de la République. “J’avais envie de tous les condamner à être architectes”, s’exclame-t-il au micro de Radio Tropisme.
Karosta, Dalston Mills, Ektop… Les projets d’EXYZT se multiplient, se baladent de ville en ville. Laurent Petit se met, petit à petit, dans la peau du chercheur psychanalyste et s’entoure de collaborateurs venus d’horizons aussi différents que l’architecture potentialiste, le modélisme urbain, la parasociologie, le polypolisme, la kryptolinguistique, le landscaping, le photoshopping ou l’urbanisme de comptoir. “La psychanalyse urbaine s’est matérialisée dans un genre mis en scène où le vrai et le faux se mélangent tellement bien que le public finit par en perdre son latin”, précise Laurent Petit. Le métier de psychanalyste urbain émerge, s’exporte et devient possible à des échelles de plus en plus ambitieuses.

Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine Photo © Brice Pelleschi
Agence Nationale de Psychanalyse Urbaine
Photo © Brice Pelleschi

Une méthode digne d’une psychanalyse lacanienne

Analyser une ville, concrètement ça marche comment ? Laurent Petit n’est, à l’évidence, pas tout seul derrière cette machinerie poétique et scientifique. Il s’associe avec Charles Altoffer, architecte et metteur en scène, plasticien, créateur lumière, vidéaste, cofondateur du collectif 3RS. À tous les deux, ils activent un réseau d’experts artistes et analystes lors de leurs enquêtes thérapeutiques. Une étude de cas dure en moyenne une semaine et se décompose en plusieurs étapes. Tout d’abord, ils effectuent une véritable enquête journalistique, fouillent dans les archives de la ville, rencontrent les acteurs incontournables du territoire, rassemblent images, données historiques, géographiques, économiques, etc. Et tout le monde joue le jeu, conseils généraux et commissariats de police compris.
Puis vient le moment de l’opération divan. Des transats sont installés dans la ville pour tâter le pouls de la population. “Pour sortir du discours crottes de chien et tapage nocturne, on propose un questionnaire chinois aux habitants, explique le psychanalyste urbain. L’idée c’est de déclencher les gens poétiquement, d’aller chercher la tendresse qu’ils ont pour leur ville. De personnifier l’urbain.” Après l’intervention in situ, un long travail de macération d’un à deux mois commence pour les parascientifiques de l’ANPU. Morphocartographie, kryptolinguistique, Shéma Névroconstructeur, arbre mythogénéalogique… Selon des méthodologies définies et élaborées par l’agence, la névrose de la ville analysée émerge et peut sortir au grand jour. Une restitution publique a lieu généralement sous forme de conférence avec projection des résultats et des schémas obtenus, énonciation des préconisations thérapeutiques proposées à la ville. “On fait toujours attention à la dose de sérieux dans notre travail, poursuit Laurent Petit. Je ne veux pas que les gens me prennent pour un gourou !” Et ça marche, les gens rient de ces associations d’idées parfois capillotractées, mais souvent révélatrices d’une certaine vérité.

Une ville couchée sur le divan Photo © Vincent Lucas
Une ville couchée sur le divan
Photo © Vincent Lucas

Psychanalyse à échelle de territoires

Le phénomène lancé par les deux “urbains enchanteurs” suscite de l’intérêt. En France, la pratique psychanalytique classique, à l’échelle individuelle, est très développée par rapport à d’autres pays. Ainsi, la psychanalyse urbaine réussit à se frayer un chemin original et néanmoins remarquable. “On a obtenu une certaine reconnaissance dans le milieu universitaire. Notamment à l’École des Arts Politiques, un programme d’expérimentation de Sciences Po.” Même si on les prend souvent pour des charlots en blouse blanche, jouant un spectacle un peu fumeux, la méthode intéresse de plus en plus de collectivités territoriales. L’ANPU a déjà à son actif entre 50 et 60 études de cas. Elle a posé son œil expert sur de nombreuses villes, voire même des régions entières. Même l’île de Ré a été sondée de fond en comble ! “À Port-Saint-Louis-du-Rhône, le maire est venu à la restitution de l’analyse et il a été séduit par notre travail.” Parfois, les préconisations thérapeutiques débouchent sur des actions de traitement et enclenchent des chantiers collectifs. Très récemment, l’ANPU a même répondu à un appel d’offre sérieux lancé par Marseille Métropole. Qui sait, peut-être que l’ANPU décrochera le contrat ! “On s’est même essayés à l’étranger, commente Laurent Petit. C’est super passionnant mais très difficile. Le public n’a pas la même aisance que nous, en France, avec l’approche psychanalytique. Dans certains endroits du monde c’est même très mal vu, considéré comme une supercherie.”

Laurent Petit, ANPU © Droits réservés
Laurent Petit, ANPU
© Droits réservés

Psychanalyste psychanalysé ?

Une question subsiste tout de même. Laurent Petit s’est-il lui aussi couché sur un divan ? Quel rapport entretient-il avec la psychanalyse ? “C’est assez paradoxal parce que dans ma famille tout le monde est passé sur le divan, sauf moi !” Alors comment bien psychanalyser sans avoir fait soi-même une psychanalyse ? “Justement, je n’aurais jamais osé faire ce métier si j’étais passé par les cabinets de psy, explique-t-il. Dans nos interventions on caricature la psychanalyse et cela aurait été de l’irrespect pour eux. On m’aurait vraiment jeté des tomates à la figure !”
L’aventure marche depuis maintenant sept ans. Jamais Laurent Petit n’aurait imaginé en arriver là. Il a pensé arrêter une fois ou deux. Mais au fil des expériences, il s’aperçoit que cette nouvelle forme d’étude urbaine lui permet de garder un pied dans un monde artistique et la tête dans les étoiles. L’ANPU poursuit donc son objectif : psychanalyser le monde entier.

>> Découvrir l’ANPU

A propos

Margot VALEUR
Margot VALEUR

Margot Valeur est chargée de communication pour le festival Tropisme. Ses études littéraires l’ont conduite à l’École Supérieure de Journalisme de Montpellier, où elle obtient un certificat de compétence à la presse écrite. Pendant ses études, elle sent que la photographie est un complément sensible à l’écriture. Depuis elle pratique photo et journalisme de manière complémentaire et indépendante. En parallèle, Margot Valeur travaille en tant que chargée de projets et de communication dans des structures culturelles. Pendant quatre ans, elle a été chargée de projets au sein du festival de photographie documentaire, ImageSingulières, et a participé à la mise en place de la Maison de l'Image Documentaire à Sète. Pour Mu, Margot Valeur écrit des articles d'actualité, des portraits et des interviews.