“Stainsbeaupays”, ce pays où les métiers fusionnent

Stainsbeaupays

Sur le web, et en particulier dans l’univers du transmédia, la frontière entre un auteur-créateur, un producteur et un diffuseur devient de plus en plus floue.
Un écrivain du net s’intéresse aujourd’hui aux mécanismes de la production de sa propre œuvre. Un producteur ne s’occupe pas seulement de chercher des financements, mais de participer à la conception concrète du projet. Un diffuseur doit être attentif aux nouveaux usages du public et fonctionner comme un laboratoire des nouvelles écritures.

Margot VALEUR
AUTEUR : Margot Valeur

Une écriture ouverte, codée et à plusieurs mains, poussée par la course effrénée d’Internet.  Pour y voir plus clair, j’ai décidé de disséquer une œuvre transmédia et observer comment les différents métiers s’enchevêtrent et se complètent. Stainsbeaupays est né d’une initiative pédagogique lancée par le Conseil Général du 93. Un  collège invitait un artiste pour animer des ateliers sur son métier. “On a écrit sur le terrain. Au départ, l’idée était de donner des cours sur le webdocumentaire. Mais moi je voulais pouvoir me servir de ces ateliers pour écrire un film.” Simon Bouisson et Elliot Lepers, les réalisateurs, ont tout de suite vu plus grand. Ils ont imaginé un film conjointement écrit par eux et les élèves du collège de Stains, et qui serait diffusé sur Francetv sous la forme d’un webdocumentaire. Pendant un an, les deux réalisateurs suivent une classe de troisième et vivent les instants d’ateliers comme des expérimentations cinématographiques.

“Mon support d’écriture, c’est le web”

Le code est une sorte de pâte à modeler aux possibilités infinies. Et grâce à ce langage, beaucoup de métiers se retrouvent et collaborent. Se développent, se réinventent.
Écrire un webdocumentaire n’était pas nouveau pour Simon Bouisson. Co-auteur et co-réalisateur de Stainsbeaupays avec Elliot Lepers, il signe en 2014 sa sixième œuvre interactive sur le net. “Mon support d’écriture, mon médium, c’est le web”, confie-t-il. Simon fait partie de ces auteurs, nouvelle génération, qui voient plus loin que le papier. Il projette ses idées sur la toile. Il imagine interactif. Simon ne semble pas connaître l’angoisse de la page blanche des écrivains traditionnels. La page html est blanche, certes, mais elle se remplit souvent au fur et à mesure que l’histoire s’écrit. Sorti de la Femis en 2010 avec son projet Les Communes de Paris, le jeune auteur parisien est en recherche constante. Jamais en panne d’idées.
“Créer une œuvre dédiée au web c’est très complexe, note Laurent Bagot productrice de Stainsbeaupays. Pour certains projets, on ne sait pas vraiment à quoi ça va ressembler, quel format on va adopter. On ne sait pas à l’avance sur quel média final l’histoire se présentera. Mais avant de se lancer dans la production d’une œuvre transmédia, on se pose la question de la valeur ajoutée du web. Elle n’a d’intérêt que si elle ne peut pas faire autrement que d’exister sur le web. Du coup, l’écran devient un mode d’écriture à part entière.”

Simon Bouisson, co-auteur, et Laurence bagot, productrice de Stainsbeaupays Photo © Studio Public (Who are you ?)
Simon Bouisson, co-auteur et Laurence bagot, productrice de Stainsbeaupays dans le studio photo de Tropisme
Photo © Studio Public (Who are you ?)

Aujourd’hui l’auteur transmédia écrit, filme, enregistre, avec en tête, la forme que cela pourrait prendre sur le web. Il ne se livre pas à un exercice d’écriture classique, sur papier, de son histoire. Puis refile le tout à un éditeur chargé de mettre en page son texte. “Je fais partie de la génération des “slashers” qui exercent plusieurs métiers en même temps, remarque Simon Bouisson. Nous devons être très ouverts à ce qui se passe sur le web et un minimum initiés aux outils numériques.” Stainsbeaupays est le résultat de discussions et de confrontations de différents regards. Simon a le désir de filmer, Elliot celui de l’interaction. Les vingt adolescents du film se racontent à travers leur quartier, et chaque épisode fait vivre au spectateur – plutôt à l’internaute – une expérience unique. “Au début, il n’y avait pas tellement d’intention précise dans nos interventions, explique Simon. Quand on est arrivés, on s’est dit qu’on allait voir ce que donneraient les rencontres avec les jeunes à l’âge clé. Et c’était passionnant.” Le tournage confronte la vision des réalisateurs et celle des jeunes sur le quartier sensible de Stains. La troisième 3 du collège de Stains laisse libre cours à son imagination et emmène les auteurs sur des terrains inconnus.

Une œuvre, plusieurs métiers

Sur le web, il faut penser collectif pour être vu. Pour être lu et reconnu. Les réalisateurs frappent à la porte de Narrative, une société de production pour les nouveaux médias, une référence dans le milieu du transmédia. Les œuvres produites par Narrative sont des expérimentations, des projets innovants d’auteurs pluri-disciplinaires. Photographes, réalisateurs, documentaristes radio, illustrateurs, sont associés à des équipes de post-production audiovisuelle (monteurs, réalisateurs, motion designer…) et à des intervenants multimédia (concepteurs, designers, développeurs, animateurs…). Une multitude de compétences se rejoignent autour de l’histoire initiale d’un auteur pour la transformer en œuvre augmentée.
“C’était très facile d’accompagner deux auteurs comme Elliot et Simon, remarque Laurence Bagot, cofondatrice de Narrative. Parce qu’ils ont plein d’idées et de talent.” Dans l’aventure de Stainsbeaupays, les réalisateurs jouent parfois le rôle des producteurs et vice versa. Elliot et Simon se sont occupés eux-mêmes des dossiers de financement. “C’est rare !, ajoute Laurence. Ils avaient même l’image du budget en tête.”
Puis il a fallu imaginer un canevas, une architecture pour lier les séquences entre elles. “Au départ j’avais pensé à un capot de voiture qu’on ouvrirait pour découvrir comment le fil était construit”, se souvient Simon. “On n’était pas d’accord sur ce point. Mais c’est ça qui est génial, ajoute Laurence. Dans une équipe quand on discute de la progression d’une œuvre, chacun apporte son idée, son point de vue.” C’est une roue qui va finalement déterminer la structure du webdoc. “On a imaginé cette timeline inédite à l’image de ces ados : ils forment une ronde, pour danser, discuter ou même se battre, et l’un d’eux passe au centre pour s’exprimer, détaille Simon. Cette roue est une ode à la liberté : il n’y a pas de début et pas de fin, c’est un film infini. L’internaute y monte à n’importe quel moment et la roue avance, les films s’enchaînent et nous servons de guides discrets en contre-champ.”

Installation du webdocumentaire Stainsbeaupays à Tropisme Photo © Margot Valeur
Installation du webdocumentaire Stainsbeaupays à Tropisme
Photo © Margot Valeur

Une timeline éclatée, des supports adaptés

L’œuvre est terminée. Suffit-il maintenant de trouver un diffuseur, qui va intégrer le projet sur son site et en assurer la promotion ? Antoine Allard, responsable de la communication et des partenariats chez Francetv nouvelles écritures, m’explique en quoi le rôle du diffuseur ne se limite pas à cela. Il peut en effet  jouer un rôle dans la création d’une œuvre transmédia. “Notre ligne de conduite en tant que diffuseur d’œuvres transmédia, c’est de permettre à des auteurs de trouver les supports adaptés à leur histoire. Nous voulons que les auteurs privilégie la création et nous proposent leur univers. Et à nous de trouver les outils et les médias pour le réaliser.” Francetv nouvelles écritures s’est donné comme mission de participer à la création de contenu original pour le web et les nouveaux médias, d’explorer des écritures inédites aux formats audacieux, de tester de nouveaux usages et d’aller à la rencontre de nouvelles audiences. Rien que ça ! Dans le cas de Stainsbeaupays, le projet a convaincu avant même que le tournage soit terminé.
“Normalement, si l’on regarde juste le schéma des interactions du film, on peut deviner les enjeux de l’œuvre, précise Laurence Bagot. C’est cette architecture qui détermine la valeur du document transmédia.” Le principe du transmédia c’est de prolonger la matière première, de l’augmenter en la connectant à un réseau de données. Laurence Bagot n’aurait jamais imaginé pouvoir sublimer cette phrase d’ado, “J’ai quinze ans et j’aime le vernis à ongle”, en œuvre transmédia. Le webdocumentaire est un tout dans lequel les réalisateurs brodent des éléments subtilement entre eux, sous les conseils avisés des producteurs et résonnant avec ceux des diffuseurs. “Aujourd’hui, je produirais un projet seulement pour la télévision, je me sentirais enfermée”, confie la productrice.
Stainsbeaupays est arrivé pile poil au bon endroit. Le webdoc a rencontré les bonnes personnes et les bons outils pour être propulsé sur la toile. Depuis sa sortie, il rafle les prix et il tourne de festivals en festivals. L’installation est aussi originale que son contenu : un vidéoprojecteur est branché sur le webdoc en ligne, et c’est une roue en forme de platine avec un vinyle qui permet au visiteur de naviguer à souhait à l’intérieur. Encore une fois, même dans sa version “physique”, il est primordial pour Stainsbeaupays de mêler les genres et de conserver son hybridité caractéristique.

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stainsbeaupays 

LIENS
> Narrative
> Francetv nouvelles écritures
> Simon Bouisson
> Elliot Lepers

A propos

Margot VALEUR
Margot VALEUR

Margot Valeur est chargée de communication pour le festival Tropisme. Ses études littéraires l’ont conduite à l’École Supérieure de Journalisme de Montpellier, où elle obtient un certificat de compétence à la presse écrite. Pendant ses études, elle sent que la photographie est un complément sensible à l’écriture. Depuis elle pratique photo et journalisme de manière complémentaire et indépendante. En parallèle, Margot Valeur travaille en tant que chargée de projets et de communication dans des structures culturelles. Pendant quatre ans, elle a été chargée de projets au sein du festival de photographie documentaire, ImageSingulières, et a participé à la mise en place de la Maison de l'Image Documentaire à Sète. Pour Mu, Margot Valeur écrit des articles d'actualité, des portraits et des interviews.