Secteur culturel, transforme toi !

Portrait de Steven Hearn, dirigeant de l'incubateur Créatis Photo © Margot Valeur

Culture et entreprise, un mariage incompatible ? Point du tout, à l’ère du numérique tout est possible ! La stigmatisation de la logique entrepreneuriale est encore ancrée dans la mentalité du secteur culturel, frileux à l’idée de s’ouvrir à de nouvelles formes. De peur de perdre pied, de ne plus toucher le fond… Steven Hearn, fondateur de la résidence-incubateur Créatis, a beaucoup analysé les enjeux liés à la structuration des projets d’entreprise. Pour lui, c’est évident, l’avenir de la culture se situe dans l’accompagnement et l’accélération. Rencontre.

Margot VALEUR
AUTEUR : Margot VALEUR

Il est aux petits soins avec les starts-up et les entreprises culturelles qu’il accueille dans sa résidence. Encouragement, promotion, développement, partage, mise en réseau, « coups de pieds au derrière »… Steven Hearn applique avec rigueur les principes d’action de Créatis, une plateforme d’un genre nouveau, créée en 2012 et installée au sixième étage de la Gaîté Lyrique à Paris. La structure, définitivement tournée vers le futur, fonctionne comme une pépinière pour les entreprises du champ culturel. Créatis s’articule autour de deux formules : l’incubation et le coworking.
Pépinières, incubateurs, accélérateurs, clusters… L’ère numérique modifie notre rapport aux choses, tout comme notre langage quotidien ! Quantité de mots-valises, aux accents plus ou moins futuristes, ont germé ces dernières années. Difficile de trouver sa place parfois dans toutes ces pratiques, parfois liées les unes aux autres. “Tout ce vocabulaire autour de l’entrepreneuriat, dont culturel, prouve qu’il existe une véritable demande d’accompagnement (et donc un marché), souligne Steven Hearn. Ils correspondent tous, en fait, à un stade de la vie d’une entreprise et définisssent .”
“Dans la structuration d’un projet culturel, il y a un phénomène très commun, explique Steven Hearn. Dès qu’une personne a projet, elle a d’abord le réflexe de créer une association. Les porteurs de projets ont tendance à penser instinctivement que c’est la solution la plus simple et la plus adaptée. Notamment pour la recherche de subventions. C’est sans doute issue d’une spécificité française qui, plus qu’ailleurs, a fait de la culture une activité stimulée et encouragée par plus de cinquante ans de politique publique – salutaire – de la culture. Par conséquent, la France possède l’un des plus beaux maillage d’équipements et d’acteurs culturels. » Pourtant, aujourd’hui le système associatif est questionné par l’apparition de nouvelles formes d’entreprises et d’importants changements de paradigmes concernent les modèles économiques des projets.

L’entreprise, la bête noire des associations

L’entreprise fait curieusement peur. Nous les artistes, les rêveurs, les poètes, pour rien au monde nous ne lâcherions notre liberté créatrice.“Comme si l’entreprise (même la société commerciale), empêchait la créativité”, indique Steven Hearn. Pour beaucoup encore, créer une entreprise rime avec cauchemar, avec montagne infranchissable. Il ne paraît pas logique d’imbriquer un projet artistique dans une forme entrepreneuriale. Car cette démarche est encore associée à des notions négatives, comme le profit, le bénéfice, le pouvoir, la capitalisation, le cynisme, la lourdeur administrative… Un projet artistique a besoin de réactivité, d’un esprit collectif.
Paradoxalement, une association peut se retrouver limitée dans son développement parce qu’elle ne dégage aucune rentabilité pour auto-financer et structurer ce développement. “Dans une entreprise il y a du partage, du travail collectif. Ce n’est pas le problème, commente Steven Hearn. Ce qu’il n’y a pas dans l’association c’est l’objectif de rentabilité. C’est-à-dire trouver les moyens de se structurer efficacement afin d’équilibrer ou de dépasser les investissements.”

Portrait de Steven Hearn, dirigeant de l'incubateur Créatis Photo ©Sebastien Paule
Steven Hearn, dirigeant de l’incubateur Créatis
Photo ©Sebastien Paule

Incubateur ou couveuse ?

Steven Hearn est bien déterminé à faire tomber les préjugés sur le monde de l’entreprise. À travers Créatis, il cherche à prouver que l’accompagnement est fondamental pour la pérennisation d’un projet. “Un incubateur ou une couveuse peuvent jouer des rôles clés dans l’évolution vertueuse d’un projet entrepreneurial, précise Steven Hearn. Une couveuse par exemple agit en amont et permet bien souvent au projet de trouver la juste cohérence entre le fond et la forme, avant de choisir un statut juridique.”
Quant à l’incubateur, il accompagne les projets culturels décidés à se transformer et remettre en question leurs méthodes de travail pour rentabiliser l’énergie, les moyens financiers et humains. Et enfin, accéder à des sphères de créativité et de synergies collectives jusqu’ici inimaginées ! Créatis, par exemple, est une structure destinée à faciliter la création et le développement d’entreprises en apportant un soutien technique et financier, des conseils et des services. La pépinière propose des locaux et des espaces de travail décloisonnés, des workshops et des master class réguliers, un mentorat sur mesure, une mise en réseau des entrepreneurs accueillis, un accès facilité à des financements… Toute l’offre reposant sur une charte et une ligne de conduite stricte : permettre à des entreprises culturelles innovantes de s’inscrire dans un développement économique, partenarial et humain pérenne.
“À la différence d’une association qui est d’abord mû par l’intérêt général, l’entreprise commerciale peut vendre ou faire la promotion de son produit artistique ou de son service culturel pour en tirer un profit financier, précise le directeur de Créatis.” Mais ce que Steven Hearn veut insuffler à ces entreprises, qu’il coache, c’est avant tout une éthique et une responsabilité. “Entrepreneuriat sans conscience ne serait que ruine de l’âme ! Il y a malheureusement beaucoup de leaders qui profitent du système, aussi bien dans le monde associatif que dans l’entreprise. Pour moi, la morale du meneur demeure fondamentale.”

L’incubateur peut intervenir alors comme un modérateur, voire un garde-fou, “par la confrontation et le partage avec les autres entreprises.” Il canalise les énergies et encadre la transformation judicieuse en entreprise d’un projet culturel. Et qui a dit que dans une entreprise on ne peut pas partager bénéfices et pouvoirs de manière équitable ?

 > Une vidéo pour comprendre l’entrepreneuriat culturel et l’innovation
> Découvrir Créatis

Photographie de tête © Margot Valeur


QUELQUES DÉFINITIONS POUR MIEUX COMPRENDRE…

Les mots-valises de la grande famille de l’accompagnement et du développement d’entreprises fleurissent. Les différences sont parfois infimes.  En voici quelques définitions :

◊ Couveuse ◊

Une couveuse d’entreprises est un dispositif d’accompagnement à la création d’entreprise. Elles accueillent les porteurs de projet en amont de la phase de création effective de l’entreprise et permettent aux futurs chefs d’entreprise de tester leur projet de création grâce à un hébergement juridique et une offre d’accompagnement leur permettant « d’apprendre à entreprendre » dans un processus d’apprentissage et de coaching.

◊ Incubateur ◊

Les incubateurs sont des espaces regroupant des entreprises innovantes nouvellement créées ou en cours de création. Leur objectif est d’améliorer le taux de croissance et de survie de ces entreprises en leur offrant un bâtiment modulaire avec des services partagés (informatique, etc.) et un appui managérial (compétences, workshops, conseils, financements…). Le temps moyen d’incubation est de 2 ans.

◊ Pépinière ◊

Une pépinière est structure destinée à faciliter la création d’entreprises en apportant un soutien technique et financier, des conseils et des services. Les services consistent le plus souvent à proposer des bureaux, parfois des locaux d’activités ou de stockage, des services logistique mutualisés et des services d’accompagnement. Soutenues par des acteurs publics, elles appliquent une tarification avantageuse pour une période limitée (5 ans maximum).

◊ Accélérateur ◊

Les accélérateurs s’adressent à des jeunes entreprises en phase de démarrage ou ayant déjà une activité et opérant très souvent dans le HighTech. Ils se focalisent surtout sur l’offre de formations techniques et un espace Web gratuit, contrairement aux incubateurs qui offrent des espaces locatifs. Souvent dirigés par des spécialistes du capital risque, les accélérateurs se rémunèrent en prenant des participations dans les startups qu’ils préparent à leurs premiers rounds de financement auprès de capitaux-risqueurs.

◊ Coworking ◊

Le coworking, travail coopératif ou encore cotravail, est un type d’organisation du travail qui regroupe deux notions : un espace de travail partagé, mais aussi un réseau de travailleurs encourageant l’échange et l’ouverture. Il est un des domaines de l’économie collaborative.

◊ Hôtel d’entreprises ◊

Un hôtel d’entreprise se définit comme de l’immobilier locatif généralement destiné aux entreprises de production ou de services, qui peut intégrer des équipements communs. Il accueille des entreprises en création et en développement, en particulier dans les zones où l’offre privée d’immobilier locatif est insuffisante ou inadaptée. L’hôtel d’entreprises peut également héberger des entreprises en sortie de pépinière.

◊ Cluster ◊

Regroupement, généralement sur un bassin d’emploi, d’entreprises du même secteur.

 

A propos

Margot VALEUR
Margot VALEUR

Margot Valeur est chargée de communication pour le festival Tropisme. Ses études littéraires l’ont conduite à l’École Supérieure de Journalisme de Montpellier, où elle obtient un certificat de compétence à la presse écrite. Pendant ses études, elle sent que la photographie est un complément sensible à l’écriture. Depuis elle pratique photo et journalisme de manière complémentaire et indépendante. En parallèle, Margot Valeur travaille en tant que chargée de projets et de communication dans des structures culturelles. Pendant quatre ans, elle a été chargée de projets au sein du festival de photographie documentaire, ImageSingulières, et a participé à la mise en place de la Maison de l'Image Documentaire à Sète. Pour Mu, Margot Valeur écrit des articles d'actualité, des portraits et des interviews.