Regards croisés – la Scic, pour réconcilier culture et économie ?

Philippe Deblauwe, gérant de la SCIC Picturetank / Photo ◊ Patrick Gaillardin, Picturetank / Création graphique : Marc Schmidt

Aujourd’hui plus que jamais, nous pensons que l’entrepreneuriat social et l’ESS peuvent favoriser le développement de la culture en France et en Europe. En 2013, nous avons posé une série de questions à 5 entrepreneurs sociaux sur leur choix de se constituer en SCIC. Nous vous livrons ici leurs parcours inspirants et toujours d’actualité.

 


Actualité

Dans le cadre du mois de l’ESS, nous participons à la table ronde « Culture et ESS » organisée le 4 novembre par l’Union Régionale des SCOP, la Chambre Régionale de l’Économie Sociale et Solidaire Languedoc-Roussillon et le Mouvement des entrepreneurs sociaux.

+ d’infos


Les entrepreneurs

JÉRÉMIE MENSION – Directeur de Full Rhizome, une Scic regroupant les labels marseillais DFragment Music et I.O.T. Records. La structure fonctionne avec 4 salariés permanents et 30 associés, regroupés en 4 collèges.

RÉMY BOVIS – Gérant de De Rue et de Cirque (2r2c), une coopérative de diffusion et production artistique pour les arts du cirque et de la rue soutenue par la ville de Paris, la région Ile-de-France et l’Etat (DRAC IdF). La Scic regroupe actuellement 55 sociétaires répartis en 6 collèges.

PHILIPPE DEBLAUWE – Gérant de la Scic Picturetank, première agence photographique coopérative établie en France. Plus de 200 000 photos sont accessibles via le moteur de recherches de ce réseau international de photographes et de collectifs indépendants.

MATHIEU BARROIS – Mathieu Barrois est PDG de la Scic Ôkhra, qui gère le Conservatoire des ocres et de la couleur. Ôkhra a été fondé en 1994 avec Barbara Blin-Barrois et la commune de Roussillon sous forme associative. Transformée en Scic en 2005, Ôkhra compte aujourd’hui 12 salariés et 215 coopérateurs.

NOËLLE TATICH – Après plusieurs vies dans la formation professionnelle, Noëlle Tatich a créé l’école de professionnalisation des musiciens ATLA en 1995.

Philippe Deblauwe, gérant de la SCIC Picturetank / Photo ◊ Patrick Gaillardin, Picturetank
Philippe Deblauwe, gérant de la SCIC Picturetank / Photo ◊ Patrick Gaillardin, Picturetank

QUESTION 1 ◊ Pourquoi avoir choisi la Scic comme statut pour votre structure ?

Jérémie Mension – « A l’origine, Full Rhizome était une structure bicéphale. J’avais monté une association pour la création et une Sarl pour l’édition. Mais il était très compliqué de gérer les flux entre ces deux entités, ça ne fonctionnait pas. J’ai alors commencé à m’intéresser aux coopératives. Je voulais pouvoir faire vivre au mieux la dualité entre la dimension utilité sociale de nos projets culturels et une dimension plus économique liée à nos activités d’éditeur, de producteur et de diffuseur. »

Philippe Deblauwe – « A sa création, Picturetank n’avait aucun but lucratif. Les photographes avaient besoin d’outils sur le web avec une dimension communautaire, sans visée commerciale. L’idée de proposer un super moteur de recherches d’images et des services associés n’est venue que dans un second temps. Il a alors fallu en quelque sorte se constituer en contre-agence, avec tout ce que cela implique : développer le pôle vente, investir tant au niveau ressources humaines que technologie… Nous avions besoin de capital pour lancer l’activité avant d’atteindre l’équilibre mais il était hors de question d’adosser une Sarl à l’association déjà existante. De par sa souplesse, la Scic nous a alors semblé taillée sur mesure pour notre projet. La photo est un univers professionnel souvent perçu comme individualiste, il était primordial pour nous de pouvoir développer du commun dans notre activité. »

Mathieu Barrois – « Visites et animations culturelles, formation, négoce, prestations de services… L’objectif d’Ôkhra, la sauvegarde et la promotion des savoirs et savoir-faire liés à l’utilisation de l’ocre et des matériaux de la couleur, est culturel. Mais les activités qui en découlent sont très variées et ont toujours mixé économie et culture. Le statut de Scic lui allait donc comme un gant. Autres intérêts : passer de l’association à la Scic nous a permis de constituer un capital, de pouvoir emprunter et d’associer nos salariés et tous nos partenaires à nos projets. »

« La Scic est une évidence pour qui veut associer ses salariés à son activité »

Rémy Bovis

Noëlle Tatich – « ATLA, notre centre de formation pour les musiques, fonctionnait déjà comme une Scic, bien avant la création du statut. J’ai toujours été attachée au fait de vivre son métier en bonne intelligence avec soi-même, les autres et la société. Il me semblait évident de rendre les échanges plus équitables, d’associer les clients au produit en leur proposant pour ainsi dire du sur-mesure en grande série, d’instaurer un partenariat avec l’environnement en tant que coopérant à part entière… Sans le savoir, tous les éléments de la Scic étaient déjà en place ! Dès que nous en avons eu connaissance, nous n’avons pas hésité à adopter le statut de Scic. Pour nous, la Scic est une formidable planche de surf pour conduire un projet de façon éthique et esthétique dans une logique de production de sens. »

Ateliers collectifs organisés pendant l'AGO de la SCIC illusion & macadam - Juin 2015
Ateliers collectifs organisés pendant l’AGO de la SCIC illusion & macadam – Juin 2015

QUESTION 2 ◊ Un des principes de la Scic est le multi-sociétariat, c’est-à-dire la réunion de différentes parties prenantes dans la gouvernance du projet). Qu’apporte cette diversité d’associés à votre projet ?

Mathieu Barrois – « Dans une association, les membres ont tendance à être consommateurs. Dans une Scic, c’est plus enrichissant mais aussi plus complexe. Il faut faire coexister une grande diversité d’acteurs et donc d’intérêts qui sont par nature catégoriels. Les intérêts directs (ceux des salariés et des formateurs), les intérêts indirects (ceux des fournisseurs et des prescripteurs) et les intérêts induits (ceux des bénévoles, des chercheurs et des collectivités territoriales). Et chaque associé a deux casquettes : il doit porter ses propres intérêts et ceux de la Scic. Or la réalité économique de la Scic n’est pas seulement la réalité des salariés de la Scic, mais la aussi celle de tous les sociétaires ! Faire adhérer chaque associé à ce principe, faire comprendre que si chacun fait un effort, tout le monde y gagne, c’est tout l’enjeu d’une gouvernance réussie. Chez Ôkhra, nous avons mis en place plusieurs outils pour tenter de répondre à cette problématique : des séminaires d’associés, un bilan sociétal et des pactes d’associés, comme cela se fait dans les sociétés anonymes. »

Jérémie Mension – « Full Rhizome a évolué vers une Scic afin de pouvoir faire coexister création artistique et exploitation, de transformer les divergences en convergences. L’idée est intéressante mais nous avons encore du mal à animer nos quatre collèges (création, structurant, recherche, sociétal). Même si nous avons progressé dans la définition du projet commun, certains sociétaires attendent beaucoup de la Scic mais ont encore du mal à s’y investir. »

Philippe Deblauwe – « Chez Picturetank, le pouvoir se répartit entre les collèges des auteurs, des partenaires (les collectifs pour qu’ils disposent d’une voix collective), des salariés et des soutiens. Les photographes ayant souvent un statut d’auteur/indépendant, le multi-sociétariat tel qu’on l’entend dans une Scic est bien plus adapté que la Scop. Ce qui peut par contre poser question, dans notre secteur, c’est la place des collectivités : les Scic culturelles doivent pouvoir garder leur indépendance vis-à-vis de la puissance publique. »

Rémy Bovis – « 2r2c se veut un outil partagé. Chacun doit à la fois y trouver son compte et y apporter sa participation. L’objectif est de mettre en place une forme de coopération. Voilà pourquoi chaque personne, physique ou morale, doit faire acte de candidature, correspondre à une catégorie définie par les statuts (précisant leur intérêt à agir) et acquérir une ou plusieurs parts sociales. En contre partie la Scic s’engage à faire connaître l’actualité de chaque sociétaire, suit son travail et, dans la mesure du possible, accompagne en diffusion et en production les projets (50% en moyenne de la programmation d’une saison est assurée par des sociétaires) »

Noëlle Tatich – « Plutôt que de multisociétariat, je préfère parler d’intelligence partagée entre les salariés, qu’ils soient ou non sociétaires, les clients/bénéficiaires et les partenaires. Et ça fonctionne bien au sein d’ATLA, étant donné que nous opérions déjà un peu sur ce principe. Nous sommes passés de 17 associés à 40 sociétaires. Les collectivités ne se sont pas associées mais c’est probablement dû au fait que nous soyons sur une très grande ville. Nous avons cependant des marchés avec la Ville de Paris comme avec la Région. »

Ateliers collectifs organisés pendant l'AGO de la SCIC illusion & macadam - Juin 2015
Ateliers collectifs organisés pendant l’AGO de la SCIC illusion & macadam – Juin 2015

QUESTION 3 ◊ Pensez-vous que le statut Scic va se développer dans notre secteur ? Quels freins et opportunités à son développement ?

Philippe Deblauwe – « Le phénomène reste embryonnaire. Les Scic existent depuis 10 ans et on n’en compte que 300 en France, dont une minorité dans le secteur culturel. Dans la photo, c’est quasiment anecdotique, nous sommes deux structures : Tendance Floue et Picturetank ! Les coopératives ont pourtant le vent en poupe. Dans notre domaine, les Scic peuvent être un formidable outil de développement. Elles permettent de constituer un capital, de s’adapter à la mouvance des projets culturels et de valoriser le rôle moteur des salariés.
Mais il y a encore beaucoup de freins. Les pouvoirs publics, par exemple, ignorent qu’ils peuvent subventionner des Scic. Et préfèrent donner aux associations, qui naturellement se sentent obligées de conserver leur statut. A nous donc de mieux communiquer autour de notre statut, tant auprès des pouvoirs publics que des dirigeants d’association qui sont effrayés par la culture entrepreneuriale. Pourtant, beaucoup de transformation d’associations en Scic sont potentiellement possibles : un grand nombre d’entre elles sont déjà assujetties aux impôts commerciaux. D’où l’importance, à mes yeux, de focaliser notre attention sur les associations qui ont déjà un fonctionnement d’entreprises si on veut augmenter le nombre de Scic dans le milieu culturel. Le passage sera plus aisé. Enfin, peut-être faudrait-il modifier la loi pour rendre l’investissement dans les Scic plus attractif ? »

« Les liens entre la culture et l’ESS vont se développer. Même si ce n’est pas forcément pour les bonnes raisons, même s’il y a encore des incompréhensions. Mais il faut trouver un modèle viable avec une chaîne de valeur. »
Jérémie Mension

Rémy Bovis – « Beaucoup de problématiques restent encore posées. Comment assurer l’animation nécessaire à la vie d’une Scic dans des structures où par définition tout le monde ne va pas à la même vitesse et où l’activité varie beaucoup d’une période à une autre de l’année ? Cela demande un gros investissement de la part de l’équipe permanente (6 personnes). De même, pour qu’il y ait un véritable développement des Scic dans notre secteur, il faut que les collectivités sortent de la logique de la mise en concurrence, de l’appel d’offre, dans laquelle prévalent la partie commerciale et la rentabilité économique. A l’heure où la recherche d’une économie mixte (public/ privé) est systématiquement mise en avant, la Scic peut être un modèle juridique garantissant la non lucrativité et les mission d’intérêt général d’une entreprise culturelle.
C’est aussi à nous d’agir : développons nos liens avec le monde de l’ESS, travaillons davantage nos réseaux, soyons des acteurs à part entière du monde de l’entreprise. Les jeunes générations peuvent réussir ce pari. Les modèles économiques sont en pleine mutation, les questions doivent trouver des réponses collectives, associant les entrepreneurs et les pouvoirs publics.»

« La perte de certains avantages tels que le mécenat peut expliquer les réticences à passer d’une association à une Scic. Pourtant, sur le plan politique et technique, c’est le statut le plus adapté à nos pratiques. »
Noëlle Tatich

Entretiens menés par Sébastien Paule.

Les SCIC en quelques chiffres : http://www.les-scic.coop/sites/fr/les-scic/documentation/chiffres-cles

A propos

Sébastien Paule
Sébastien Paule

Sébastien Paule est gérant de la SCIC illusion & macadam et coordinateur régional du Mouves (Mouvement des entrepreneurs sociaux). Il est spécialiste de l'entrepreneuriat social.

Laisser un commentaire