L’Homo Numericus #2 : les muses et la fée électricité

Synthi VCS 3 with logo : "The Putney (VCS 3)"

En 1919 Lénine affirme péremptoirement que « le communisme, c’est les Soviets plus l’électricité ». Il serait tentant de paraphraser cette citation tant les artistes du XIX° au XXI° siècles sont influencés par la révolution électrique. Après tout n’est-ce pas cette même année que le russe Lev Termen invente le thérémine, étrange instrument encore commercialisé générant du son à partir d’un champ électromagnétique ? Ainsi les « arts numériques », c’est un peu l’art plus l’électricité.

Cet article est l’acte 2 de la série « Homo Numéricus », écrite par Yves Bommenel. Lire l’article précédent

La technologie a disrupté l’imagination avant même que ne naisse un « art technologique ». Si toutes les disciplines ont été impactées, la musique a connu plusieurs chamboulements dans sa création, sa diffusion ou sa commercialisation jusqu’à créer des esthétiques inédites. En revisitant les inventions touchant au domaine musical se dessine le lien entre le laboratoire et ses applications artistiques concrètes. Une R&D permanente où innovation et commerce riment parfois avec créativité, voire culture…

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Watt is love (baby don’t hertz me)

Charles Cros et Thomas Edison ont-ils conscience en 1877 d’engendrer avec le phonographe les industries phonographiques qui poseront le cadre du business musical pour le siècle à venir ? Si dès 1908 Columbia propose des enregistrements du New York Metropolitan Opera, ce n’est qu’en 1925 que l’enregistrement électrique supplante un procédé jusque là mécanique. L’objet au cœur de ce tour de magie est lui-même bien antérieur à l’électricité domestique.

En effet, c’est en 1732 dans le dictionnaire dit de Trévoux qu’apparait le terme microphone ayant pour définition « qui augmente la voix ou les sons ». Il faut pourtant attendre 1877 pour qu’Emile Berliner brevète un microphone pour le téléphone balbutiant d’Alexandre Graham Bell. Autre élément essentiel, l’invention en 1906 de l’Audion par Lee DeForest, premier dispositif permettant d’amplifier un signal électrique.

Dans les années 20 et 30, Neumann, Philips ou RCA lancent les premiers micros propres à restituer correctement la voix. Dès lors la sonorisation progressive des concerts va changer l’esthétique même de la musique. Si au début, les chanteurs et chanteuses se méfient d’un outil suspecté de masquer des faiblesses dans leurs capacités vocales, une autre façon de chanter apparaît. En effet pas de crooners murmurant à l’oreille des foules sentimentales sans amplification, ni radio, ni disque… Cette amplification permet aussi de nouvelles jauges et donc une nouvelle économie du spectacle vivant. Ce n’est pas un hasard si les noms des pionniers de la sonorisation comme Watkins Electric Music sont liés aux stars de la pop music.

Telharmonium - 1897
Telharmonium – 1897

Plug and play

Les instruments sont transfigurés eux aussi. Des années 20 à 50, Gibson, Rickenbacker ou Fender imposent la guitare électrique comme incontournable, y compris dans des registres autres que le blues ou le rock’n’roll dont elle devient l’emblème. Un succès jamais démenti qui connait un second souffle avec les pédales d’effet. Si l’on doit à Glenn Snoddy la première Fuzz, des électroniciens comme Roger Mayer ou Gary Stewart Hurst inventent dans les années 60 un nouveau vocabulaire sonore pour des musiciens comme Jimmy Page ou Jimmy Hendrix. Même impact stylistique avec l’orgue électrique imaginé en 1935 par Lawrens Hammond dont la popularité née dans les églises et les clubs se ressent encore dans bien des musiques dites actuelles. Pourtant la généalogie des synthétiseurs prend sa source bien en amont avec le telharmonium ou dynamophone en 1897. Inventé par Thaddeus Cahill, il est basé sur un procédé électromécanique : la roue phonique. C’est aussi en quelque sorte l’ancêtre du web art car en l’absence de haut parleur (pas encore inventé !), sa musique est diffusée par le réseau téléphonique de la Ville de New York

Toutefois le premier clavier électronique est breveté en 1922 par le français Maurice Martenot. Un succès immédiat pour les Ondes Martenot, des compositeurs comme Olivier Messiaen l’adoptant, sans compter qu’au cours des décennies leurs adeptes vont de Jacques Brel à Tom Waits ou Daft Punk ! En 1957, le premier système informatique de synthèse sonore le Music 1 est conçu dans les laboratoires Bell par Max Mathews et John Pierce pour l’IBM 704. Composée par Newman Guttman « The Silver Scale » et «  Pitch Variations » seront les premières œuvres musicales entièrement réalisées avec des sons numériques. La synthèse modulaire donnera elle naissance dans les années 60 puis 70 aux Moog ou aux ARP (utilisés par The Who ou The Beatles), au Synthi 100 et VCS3 d’EMS (Brian Eno, Kraftwerk, Tangerine Dream…) ou encore au Roland System 700 (Vangelis, Human League…).

En 1983 Yamaha sort le DX-7 saut technologique (synthèse FM) et étape clé dans la démocratisation du synthétiseur. Quant à Korg avec le RK-100, il permet au claviériste de jouer debout à la façon d’un guitariste avec ce « keytar » symbolique des années 80, alors que la guitare synthé tel la SynthAxe propose une fusion des deux instruments. Autre nouveauté qui se répand, l’échantillonneur. Il a pour ancêtre le Mellotron en 1963, star des studios au coût prohibitif mais présent sur nombre d’albums culte : Their Satanic Majesties Request (The Rolling Stones), Ummagumma (Pink Floyd), Space Oddity (David Bowie), etc. ainsi qu’une grande partie du rock progressif. Au début des années 70, Melodian, Synclavier ou Fairlight CMI sont utilisés par Stevie Wonder, Peter Gabriel ou Herbie Hancock. En 1986 avec le S900 et le S950, Akai va marquer toute une génération de producteurs avec un échantillonneur 12 bits affectionné par DJ Premiere ou Depeche Mode…

Lev Thermin et le Theremine
Lev Thermin et le Theremine

MAO, la révolution culturelle

Auparavant la création en 1983 de la norme Midi (Musical Instrument Digital Interface) par Ikutaro Kakehashi et Dave Smith change la donne, notamment avec la connexion possible avec les tout nouveaux ordinateurs personnels Atari ST ou Amiga 500. Pour autant depuis l’invention de la bande magnétique et du Magnetophon en 1935 par les Allemands BASF et Telefunken, la bande d’un quart de pouce créée après guerre par les californiens d’Ampex reste la norme dans le studios d’enregistrement. En 1976, Soundstream réalise le premier enregistrement live digital à l’Opéra de Santa Fé, un prototype qui inaugure l’ère des Digital Audio Workstation, prémices du direct-to-disk.

La mutation de la MAO (musique assistée par ordinateur) ne fait que commencer. En 1986 Sony numérise la cassette avec le DAT. Des logiciels comme Cubase et Protools lancés en 1991 vont changer les processus professionnels tandis qu’apparait le home studio, émancipant les musiciens du lien obligatoire avec le producteur. Si c’est en détournant l’usage des platines que des DJ comme Kool Herc ou DJ Grandwizard Theodore inventent le hip hop, le turntablism étant aussi parent du dub ou de l’electro, la boîte à rythme est elle aussi indissociable de ces nouveaux sons.

Lev Thermen (encore lui !) invente dès 1930 le Rhythmicon. Bien plus tard la Roland TR-808 sort en 1981. Présente sur Sexual Healing de Marvin Gaye et Planet Rock d’Afrika Bambaataa, elle marque les esprits au point que les Beasties Boys déclarent dans un morceau « Nothing sounds quite like the 808! ». La dernière création majeure de Roland sera la Groovebox MC-303 en 1996 un tout-en-un pensé pour la house et ses dérivés très populaire chez les apprentis beat makers.

Autre élément distinctif de ces styles qui sont aussi des modes de vie pour leurs adeptes, les sound systems. Nés à la Jamaïque à la fin des années 50 avec le ska puis le dub, ils vont devenir la marque de fabrique des block parties du rap naissant, puis de la free party, étendard des musiques électroniques rebelles au tournant du siècle. Assemblés à partir d’éléments différents, chaque « sound » possède une signature sonore singulière qui fait autant sa renommée que les « sons » qui sont joués dessus.

Un Do It Yourself similaire se retrouve dans le circuit bending, une pratique popularisée par Reed Ghazala. Détournant les jouets et autres objets électroniques ou codant, les artistes de l’an 2000 sont désormais leurs propres luthier numériques. Une émancipation notamment rendue possible par le logiciel Max/MSP. Des interfaces comme les cartes Arduino facilitent ces créations sur mesure et le développement des communautés du logiciel libre et des makers en assure la propagation. Sur scène Björk ou Emilie Simon incarnent pour le grand public ces nouvelles façons de jouer de la musique.

EMS Synthi 100
EMS Synthi 100

Synthés bonheur

Avec la reconnaissance politique par François Mitterrand et Jacques Lang des cultures populaires, l’influence majeure de l’amplification impose sa marque jusque dans le terme « musique amplifiée » créé par le ministère de la culture en France pour les distinguer de la musique « classique » ou « savante ». Un choix arbitraire tant la musique contemporaine doit à l’électroacoustique à travers sa production ou sa diffusion.

Des pionniers comme Edgar Varèse (sa pièce Equatorial pour thérémine date de 1934 !), Pierre Schaeffer ou Pierre Henry usent de l’électronique, du magnétophone ou du disque comme d’un matériau sonore dont la création en 1948 du GRM (Groupe de Recherches Musicales) marque l’exploration. On peut aussi citer Karlheinz Stockhausen ou Pierre Boulez comme compositeurs liés à la technologie, ce dernier créant même en 1978 l’Ircam qui a depuis la vocation d’être un laboratoire de la création musicale et informatique.

Autre démarche remarquable, celle de François Bayle qui assemble en 1974 l’Acousmonium, véritable orchestre de haut-parleurs posant les bases d’une multidiffusion perpétuellement expérimentale toujours d’actualité. Ce n’est pas un hasard s’il définit ainsi cet instrument comme un dispositif constitué d’un ensemble de « projecteurs sonores » orchestrant l’image acoustique…

En effet la grande invention technologique qui a bouleversé la narration il y a plus de cent ans est le cinéma. Si l’invention des frères Lumières est à manivelle, c’est l’arc électrique qui permet la projection dès 1895. Ce n’est pourtant qu’en 1928 avec Lights of New York de Bryan Foy que le cinéma devient véritablement parlant grâce à l’invention du microphone.

1931 marque la naissance d’un nouveau média qui lui aussi change la face du monde avec la première transmission d’une image de trente lignes de Montrouge à Malakoff par René Barthélemy. La télévision, puis la vidéo, vont véritablement transformer les arts visuels et la dramaturgie. C’est par les arts médiatiques que nous entrerons dans les arts spécifiquement numériques au prochain numéro…

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A propos

Yves Bommenel
Yves Bommenel

Immergé dans la musique depuis plus de 20 ans, j'ai travaillé dans des médias indépendants, le multimédia ou l'organisation de concerts… Ancien directeur du Festival à 100%, j'œuvre désormais au développement de la SCIC Un Goût d'Illusion (Illusion & Macadam/Festival Tropisme). Mes compétences en communication et projets culturels m'ont ouvert aux questions de la formation professionnelle et de l'accompagnement des musiciens. Bassiste amateur dans un groupe de rock garage, je fais aussi de la poésie, notamment vidéo. Par ailleurs, je suis président du Syndicat des Musiques Actuelles (SMA).

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