Temps réel et temps du langage : entretien avec Magali Desbazeille

Magali Desbazeille entame une première collaboration avec Bipolar pour la production d’Index des corrélations, une œuvre créée pour le rectorat de Lille dans le cadre du 1% artistique. L’installation est imposante : un mur en métal long de 13 m, creusé sur 30 cm dans son épaisseur, donne à voir une visualisation de données textuelles, à la fois « sculptée » en relief et évolutive par le biais d’une multi-projection. Ici ce sont les changements linguistiques sur plus d’un siècle qui s’observent, quel chemin nous a fait glisser d’un asile à celui d’une école maternelle pour définir la même idée. Cette pièce trouve toute sa place au sein d’une haute institution entièrement dédiée à l’apprentissage. Échange entre Mathieu Argaud (Bipolar), producteur et Magali Desbazeille, artiste…

Magali Desbazeille
Magali Desbazeille

Mathieu Argaud – Quelle est la place de Index des corrélations dans ton répertoire ?

Magali Desbazeille – J’aborde la question du langage dans mes projets depuis l’an 2000. J’ai commencé par une installation que réalisée au Fresnoy, autour des pensées intérieures. Elle s’appelait Tu penses donc je te suis. Quand j’ai réalisé cette pièce, je m’intéressais à la fiction, mais cette pièce m’a amenée vers un travail plus documentaire. La fiction dépasse souvent la réalité et je me suis demandé : comment les gens formulent-ils une requête sur Internet ?

J’ai travaillé ensuite plusieurs projets dans lesquels je faisais apparaître en temps réel des requêtes, prélevées par Sébastien Courvoisier et son « aspirateur à réseau », sous forme d’installation et sous forme de spectacle. Pour Index des corrélations, je travaille encore avec Sébastien, à partir de requêtes piochées dans des bases de données, à la différence que, cette fois-ci, cela se passe sur les sites de l’éducation nationale, de l’instruction publique ou du rectorat.

MA – Index des corrélations répond à une commande, tu sors donc du contexte d’exposition. Comment construis-tu ce geste artistique ?

MD – Pour commencer, j’ai l’habitude de travailler des œuvres numériques et technologies éphémères. Réaliser un projet plus pérenne est un vrai défi pour moi. Ensuite, j’ai souvent exposé dans des espaces d’art, parfois même en espace public, ce que je trouve passionnant. Mais s’adresser à une « cible » spécifique, celle du rectorat, est pour moi un autre type de défi, et pas des moindres ! Les gens vont travailler, ils traversent les espaces à des horaires précis et ne sont pas là pour flâner. En créant dans ce contexte, je traite la fonction du bâtiment tout en m’appuyant sur son architecture.

MA – Une corrélation est la relation entre une ou plusieurs variables. Quelles variables explores-tu ici ? Quel sens donnes-tu au titre de cette pièce ?

MD – L’index réfère à la base de données. Les corrélations se rapportent au lien que nous allons créer entre des choses qui, à priori, n’en ont aucun. Ce qui m’intéresse, c’est de voir ce que génère la mise en relation entre un même élément de langage à deux époques différentes, ou entre deux éléments de langage différents dans une même temporalité.

MA – Créer une œuvre pour et dans un rectorat en travaillant la question du langage pour parler d’éducation et d’apprentissage, c’est un sujet sensible, voire extrêmement politique, non ?

MD – Le langage marque très fort son époque. Ce qui m’intéresse ce sont les éléments de langage qui évoluent à travers des choix conscients, politiques et institutionnels. Qu’est-ce qu’on transmet aux citoyens ? Quand ? Comment ? Pourquoi ? Avec quels objectifs ? Ces questions sont au cœur de ma démarche et c’est effectivement très politique, oui !

MA – La pièce sera livrée en 2018 pour trois ans. Comment seront pris en compte les éléments de langage générés par le rectorat entre 2018 et 2020 ?

MD – L’aspirateur continuera à récolter les nouveaux éléments depuis un serveur externe. Nous pourrons alors, grâce à une actualisation régulière, mettre en valeur les nouvelles occurrences. Les membres du rectorat auront sous les yeux en permanence les éléments de langage qu’eux-mêmes produisent, passés et actuels, comme un miroir. Sans se projeter très loin, je peux présager que le prochain changement de gouvernement impulsera des changements lexicaux qu’il sera intéressant d’observer.

MA – Cette pièce est commandée pour trois ans. Peut-elle vivre plus longtemps ?

MD – La question de la conservation est très paradoxale dans le numérique. Il n’y a pas de putréfaction de la matière. Si dans beaucoup de cas le code, fait œuvre, personnellement je n’ai pas d’attachement sur ce point. Dans Indexdes corrélations, le code n’est pas un enjeu, c’est le contenu qui m’intéresse. En même temps, maintenir une œuvre comme Index des corrélations sera possible mais coûteux. Le rectorat s’en donnera-t-il les moyens ? Eux-seuls pourront le dire.

MA – Comment envisages-tu, alors, de la conserver ?

MD – Le pan de mur pourra être gardé comme élément sculptural, comme une trace qu’il y a eu une œuvre à cet endroit. Un peu comme les photos qu’on conserve d’un spectacle. Mais ce qui va laisser trace, pour moi, ce sera le travail éditorial que nous entamons dès aujourd’hui. Le papier étant bien plus pérenne que le numérique…

MA – Tu parles souvent du fantasme du temps réel dans les installations connectéesQu’est-ce que cela signifie pour toi ?

MD – Quand on traite le temps réel, on prétend souvent à montrer un flux, de manière objective. Or, pour que le flux soit lisible et visible, il y a toujours une forme de sélection, de scénarisation, d’éditorialisation. Impossible d’être exhaustif. C’est en ce sens que, pour moi, le temps réel est un fantasme. Ici, c’est l’aspect documentaire qui m’intéresse : la matière créée par d’autres. Bien qu’elle ait une inscription dans l’échelle du temps, qu’elle soit en temps réel ou non n’a pas tellement d’importance.

 

Entretien mené par Mathieu Argaud.
Prise de notes et rédaction : Marielle Rossignol.
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A propos

Marielle ROSSIGNOL
Marielle ROSSIGNOL

Marielle Rossignol est chargée de communication de la coopérative illusion & macadam. Ses sujets de prédilection sont : la communication Web, le community management, le crowdfunding. Elle accompagne également des porteurs de projets dans la réussite de leurs campagnes de financement participatif, en lien avec KissKissBankBank.

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